Article publié dans le Multiprise n°32

Paratactique

Amorce à une pensée graphique.

Digression au creux des pratiques.



Aux

origines

de

l’écriture

il

y

a

l’image. ¶

Avec

l’apprentissage

du

langage

chez

l’enfant

s’opère

le

basculement

vers

la

représentation.

 

Voilà ce que visent à leur façon les mots : passages de l’image. [Raymond Bellour, L’Entre-Images 2, Mots,Images, Paris, P.O.L, 1999, p. 5.]

En

décortiquant

notre

approche

de

mise

en

images

et

en

pages,

il

a

semblé

évident

d’amorcer

nos

réflexions

par

la porosité
l’ambiguité
l’imbrication

entre

mots

et

images.

Tous

les

processus

que

l’on

met

en

place

reposent

sur

ce

qu’il

y

a

dans

ce

creux

de

la

représentation

Éponge capturée. Capture d’écran sur photographie : Batho, L’éponge et son image, 1979

Y

compris

ici

dans

la

réflexion –

et

dans

les

formes

produites.

¶ D’ailleurs,

le

point

de

départ

se

situe

dans

ces

textes

et

images,

ensemble

et

mélangés.

Cette digression part peut-être de la volonté (et d’une frustration certaine) d’être dans le faire plutôt que dans le projet. Stéphane Vial écrit « Faire du design, c’est faire du projet. Et faire du projet, c’est préméditer quelque chose. » OK. Mais cette approche intellectuelle du dessein restreint parfois à un chemin prédéfini menant à un résultat prémédité. Projeter, ok. Mais faire ? Comment alors poursuivre un dessein mais privilégier l’errance et l’erreur au parcours établi ? Comment valoriser le faire aux dépens de la projection ? Et alors faut-il craindre de ne poursuivre le dessein en étant dans le faire ? Y’a t’il d’ailleurs nécessité à les mettre en tension ? Est-ce qu’on ne pourrait pas alors faire paratactique ?

Ici

on

voit,

on

lit,

on

reconnait,

on

imagine

et

projette.

 

Mais en cette place familière, les mots ne remplacent pas des objets absents : ils n’occupent pas des places vides, ou des creux ; car ces taches qui portent des inscriptions sont des masses épaisses, volumineuses, des sortes de pierres ou de menhirs dont l’ombre portée s’allonge sur le sol à côté de celle de l’homme. Ces «porte-mots» sont plus épais, plus substantiels que les objets eux-mêmes, ce sont des choses à peine formées (…), sans figure ni identité, ce genre de choses qu’on ne peut pas nommer et qui justement «s’appellent» elles-mêmes, portent un nom précis et familier. [Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, éditions fata morgana, 1973, p.53. (À propos du tableau Personnage marchant vers l’horizon, de René Magritte, 1928.)]

L’ensemble

de

cet

article

s’appuie

sur

la

mise

en

place

de

processus

de

génération

simultanée

de

contenus

et

de

contenants.

De

formes

et

de

mises

en

forme.

Les

matériaux

sont

ceux

de

l’image

et

ceux

des

mots,

imbriqués.

Ils

sont

couleurs,

écarts,

contenus

sémantiques,

rapprochement

de

mots

et

d’images,

sens,

directions,

masses…

René Magritte, Les charmes du paysage, 1928.

On

mélange

tout.

Alors

on

se

dit

qu’on

va

jouer

dans

cette

friche :

on

tente

de

parler

de

façon

imagée,

on

fait

parler

l’image.

Dessins extraits de Matrícula de Huexotzinco datant de 1560. (BNF)

Un

rapprochement

pourrait

développer

cette

réflexion.

Entre

météorologie

analogique

et

logiques

contemporaines.

Du

brainstorming

au

« nuage

de

mots ».

On

y

entend

tempête

de

mots

L’exploit du poète au sommet de sa rêverie cosmique est de constituer un cosmos de la parole.[Gaston Bachelard, La poétique de la rêverie (1960), Paris, PUF, 1993, p.160.]

et

climatologie

de

la

pensée

efficace.

¶ C’est

ici

la

pensée

en

images,

Wikipédia nous prévient pourtant de nous méfier : les français ont associé storming à tempête, quand le terme voulait pourtant dire : « prenant assaut une position militaire par un commando ou un ensemble de combattants ». Soit, mais l’image est déjà là.

la

mise

en

place

de

principes

de

travail

et

de

représentation

en

vue

de

produire,

de

choisir.

Ce

sont

les

socles

de

certains

processus

créatifs :

on

les

appelle

techniques

de

travail,

elles

ont

intégré

un

cheminement

de

pensée

et

des

logiques

contemporaines.

publicité productivité communication

Elles

ne

sont

ici

que

des

exemples

mais

soulèvent

plusieurs

choses.

D’abord

cette

faculté

que

l’on

a

à

passer

par

l’image

la

puissance

de

l’analogie

Batia Suter, Parallel Encyclopedia #2, Roma Publications, 2016.

et

de

la

métaphore

L’image n’est pas une chose mais une relation. [Michel Melot, Une brève histoire de l’image, Paris, L’oeil 9, 2007, p. 9.]

La forme n’est qu’une vue de l’esprit, une spéculation sur l’étendue réduite à l’intelligibilité géométrique, tant qu’elle ne vit pas dans la matière. [Henri Focillon, Vie des formes, 1934.]

en

témoignent.

Dans

la

nomenclature

comme

dans

la

projection.

Puis

cela

met

à

jour

l’ambivalence

du

mot

technique.

On

est

dans

le

faire

intellectuel :

ces

techniques

prennent

pour

matériaux

la

pensée

et

pour

gabarit

l’image.

Comme

on

apprête

une

surface

avant

de

la

peindre,

on

brainstorm

autour

du

projet.

Le
faire
est
au
centre.

« Le Coin Bricolage », 1000 idées de rangement, Librairie Générale Française, 1968, p.261.

On
pourrait
citer :
développement
des
fablabs ;
reconnaissance
élargie
du
hacking ;
popularité
du
DIY ;
études
des
processus ;
questionnement
sur
le
faire ;
réflexions
sur
les
outils
leurs
limites,
ce
qu’ils
imposent,
leur
diffusion ;
considération
des
logiciels,
de
leurs
usages
et
accès
(licence) ;
les
recherches
quant
à
la
valorisation
et
la
transmission
des
savoir-faire ;
etc.
On
se
pose
des
questions.
Nous
poursuivons
dans
cette
volonté
de
«questionner
les
modes
de
fabrications
des
oeuvres,
l’envers
du
décor
du
«faire»,
de
la
fabrication
et
des
ses
modes
opératoires.»

Cf. Multiprise, n°32, p. 38, Philippe Pitet.

Se
jouant
des
champs
d’application
et
des
habitudes
il
semblerait
que
la
déambulation
contemporaine
oscille
entre
logique
et
illogique.
Entre
perfectionnisme
et
bricolage.
L’errance
est
de
mise.
On
navigue
dans
les
modes
de
faire,
on
met
en
place
un
méthodologie
logique
dans
une
recherche

D’ailleurs Google nous dit.
☞ Le bricolage espagnol comme le français, c’est avec des outils de toutes les couleurs.
☞ Le bricolage japonais, c’est du bois.
☞ Le bricolage japonais vu par les français, c’est du papier par contre.
☞ Le bricolage italien est beige et marron avec des répétitions de formes.
☞ Le bricolage anglais, c’est soit DIY, soit fablab.
☞ Le bricolage hollandais ça se passe dans les rayons de magasins bien rangés.
☞ Artisanat et bricolage arabes.
☞ Mécaniques, récup’ et blagues chez les russes.

.
On
essaye
de
se
perdre
pour
mieux
attraper
de
nouvelles
formes.
On
cite,
on
emprunte,
on
détourne.¶
Cette
perméabilité
des
modes
de
faire
et
des
processus
de
fabrication
s’étend
à
tout.
Mettre
une
étape
de
fabrication
et
une
étape
de
réflexion
au
même
niveau.
Les
alterner,
sans
logique
La
conception
ne
vient
peut-être
pas
avant
la
fabrication.
Est-il
d’ailleurs
possible
de
produire
du
concept
à
l’issue
d’un
processus
de
fabrication ?
L’objet
final
devient
pensée.
Employer
des
outils
tout
aussi
variés
qu’une
gouge,
une
casserole,
un
générateur
de
nuage
de
mots
en
ligne

www.nuagesdemots.fr

,
un
dictionnaire,
un
normographe,
une
place
de
letraset,
un
pinceau,
un
tracteur,
un
logiciel
3D.
Hacker
des
mécanismes
divers :
bidouiller,
détourner,
transformer.
Emprunter
des
modes
de
pensée
à
la
publicité,
à
l’indexation
numérique,
à
la
temporalité
d’une
autre
époque,
à
la
méthode
Bernadette.

La Méthode Bernadette.https://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2009-2-page-233.htm

 Se
glisser
dans
des
moules.
Tous
différents.

Sommes-nous

dans

le

faire

ou

dans

le

projet

?

Cela

permet

aussi

d’appuyer

une

évidence :

un

processus

de

fabrication

peut

se

faire

par

étapes.

Qui

induisent

pluralité

et

combinaisons.

Temporalité

de

travail

et

association

de

techniques.

Un

ensemble

de

mécanismes

est

mis

en

branle,

jusqu’à

l’apparition

des

formes.

L’expérience

typographique

aminima

éprouve

cela.

1. Si je prends un m à l’envers, ça fait un w,etc. À combien pourrais-je réduire le nombre de symboles pour constituer cet alphabet ? 2. Dessin vectoriel simplifié des caractères bâton avec cette contrainte. Choix : une casse unique. Réponse : 14 glyphes pour les lettres et les chiffres, 6 pour la ponctuation. On se rend d’ailleurs compte en cours de route que ça n’est qu’une réponse possible, car une multitude de choix apparaissent (symétrie, dédoublement du symbole, etc. ) 3. Ces lettres ont perdu de leur impact en partageant leur forme avec d’autres. Comment les transformer de façon systémique (contrainte décidée arbitrairement) pour qu’elles retrouvent ce qu’il manque au symbole (la rondeur du o, la jambe du R, etc.) ? 4. Mise en place d’un processus de morphing entre les symboles créés et les lettres dont lesquelles apparaissent les caractéristiques manquantes (choix de typographies variées en fonction du besoin). Choix d’un intermédiaire dans la transformation et retouche de la lettre. 5. Finalisation de la typographie. Gestion des blancs, etc.

On

appelle

parataxe

la

façon

de

juxtaposer

des

propositions

sans

outil

de

coordination

ou

de

subordination.

Avec

la

parataxe,

on

« range

une

armée

en

bataille ».

Les sémiologues parlant grecs évoqueront
notamment l’origine du mot : π α ρ α ́ τ α ξ ι ς .

Puis

s’opère

la

tactique

d’où

rayonnent

un

ensemble

de

notions

à

attraper

ici.

Méthode,

système,

plan,

systèmes

de

représentation,

efficacité,

mouvement,

objectif,

Image tirée de nos catalogages.


Voir matières premières

espace,

manoeuvre,

direction,

stratégie,

moyen,

procédé,

temporalité,

adaptation,

temporalité,

parcours,

déplacement,

etc.

On

privilégiera

le

processus

dans

son

ensemble,

l’adaptation

et

les

détours.

On

entendra

méthode

(…) j’entends dans « méthode », le mot grec odos qui veut dire chemin. La méthode est d’abord un cheminement. Je prends le mot radicalement et je dis que, justement, nous manquons du cheminement d’un certain nombre d’expérience. Descartes coupe court avec cela. Le principe cartésien consiste à révoquer en doute tout ce qui est de l’ordre de l’expérience. (…) Quelque chose de l’expérience humaine tient à une méthode qui n’est pas calculée, calculable, prévisionnelle. Cette expérience tient à une méthode, à un cheminement dans lequel le rendement n’est pas une valeur absolue. (…)
[Entretien avec Pierre Damien Huyghe Faire franchir un pas à une technique, Back Office #1, Fork Éditions et B42, 2017.]

sans

but

ou

s’il

y

a,

celui

d’ouvrir.

¶ Ce

qui

scintille

dans

la

parataxe,

c’est

ce

qui

est

absent,

ce

sont

ces

ellipses,

ou

autres

creux

entre

les

éléments

du

dispositif.

¶ Entre

espace

creux,

intervalle,

blanc,

silence

« Le silence n’est pas muet, il n’est pas vide de sens ; il est ce qui permet au sens de se déployer. » Cf. multiprises n°32, p. 112, Irène Dunyach.

,

absence,

réserve,

pause,

trouée,

écart,

suspension,

ellipse,

asyndète,

vide,

interstice,

ouverture.

Les chercheurs japanophiles évoqueront le concept de Ma : 

En

écho

ici

les

mots

de

Duchamp

Le possible est un inframince. La possibilité de plusieurs tubes de couleur de devenir un Seurat est « l’explication » concrète du possible comme inframince. Le possible impliquant le devenir – le passage de l’un à l’autre a lieu dans l’inframince. Marcel Duchamp, Notes, Champs, Flammarion, Paris 1999 [1980], p.20-21.

¶ Puis

relevons

que

c’est

dans

les

creux,

que

naît

le

sens.

Entre

les

propositions.

Le

dispositif

est

ouvert

et

l’interprétation

d’autant

plus

étendue

qu’elle

n’est

pas

imposée.

¶ Faire

paratactique.

¶ Rattacher

parataxe

à

tactique,

c’est

forcer

le

rapprochement

d’un

kit

russe

pour

enfants

à

une

liste

de

mots

célèbre

donnée

par

Perec.

Dispositifs

rendant

possible

la

fabrication

de

sens

ou

de

poupées

en

tous

genres.

C’est

donner

des

parties

sans

le

tout.

C’est

organiser,

offrir

de

nouveaux

éléments

et

outils

prenant

part

à

ces

dispositifs.

C’est éditer,

organiser

la

médiation,

proposer,

ouvrir

les

possibles.

Cette notion de dispositif rejoint ici une réflexion sur l’acte d’éditer. Rappelons que Brigitte Ouvry-Vial donnait au livre la valeur de «dispositif véhiculaire». (OUVRY-VIAL Brigitte, «L’acte éditorial : vers une théorie du geste.», in : Communication et langages, n°154, 2007, pp. 72.) Le dispositif est un «ensemble d’éléments agencés dans un but précis»(CNRTL).
Et comme l’écrit Brogowsky : «L’importance du concept de dispositif […] serait dans la mise à distance de la forme qu’il opère en disposant diverses formes d’une oeuvre et en leur attribuant par là-même des fonctions et des signications. Le dispositif n’est donc pas identique aux formes; il désigne ce que l’on fait avec elles. Il les organise et les met en relation les unes avec les autres. […] l’idée de dispositif permet précisément de concevoir l’artiste non pas comme «créateur» de formes, mais comme auteur de dispositif.» [Leszek Brogowski, Éditer l’art, Le livre d’artiste et l’histoire du livre, Chatou, Les éditions de la transparence, 2010, p. 164.]

Faire

paratactique

Image tirée de nos catalogages.


Voir matières premières

c’est

faire

acte

de

proposer

des

dispositifs

ouverts

et

rendre

disponibles

les

éléments

qui

les

composent

– outils

Outil, la définition est éloquente : il peut être un « objet fabriqué, utilisé manuellement, doté d’une forme et de propriétés physiques adaptées à un procès de production déterminé et permettant de transformer l’objet de travail selon un but fixé » puis de manière figurée il devient un « moyen ; ce qui permet d’obtenir un résultat, d’agir sur quelque chose. » (CNRTL)

et

éléments,

qu’ils

soient

détournables,

assimilables,

combinables,

dans

un

but

incertain.

Graphiset3000 / Le champ lexical de la mise en forme éditoriale joue déjà avec des analogies : gouttière, lézarde, pas, colonne, coquille, grille, fût, ligature, jambes, poil, chemin de fer, filet, planche, plat/tête/tranche/dos (livre), couverture, bulle, corps (du texte), drapeau, fer à cheval, hirondelle, etc. La collection d’outils Graphiset3000 est née de ce constat. Avec ce kit c’était l’occasion de (re)donner formes à des outils de représentation et à des concepts pour proposer un nouvel outil et permettre un détour dans le cheminement créatif. Qu’en serait-il d’un texte mis en page sur une grille de barbecue ?

Un catapultage (On peut découvrir dans le CNRTL l’étymologie du mot bricoler dans le mot bricole, dérivé de « catapulte », de « ruse » et issu de « aller ça et là ».) débridé d’affiches a donné de nouvelles images. Catapultons une affiche de Brockman, une de Grapus et deux visuels qui n’ont rien à voir. La pesanteur fait tomber à des endroits différents les éléments graphiques des oeuvres. Recomposons l’affiche. Peut-être ébranlerons-nous la kommandantur du Signe !

Résultat du catapultage

C’est

privilégier

les

détours

en

ne

proposant

que

des

fragments

de

routes

et

de

cartes.

Image tirée de nos catalogages.


Voir matières premières.


Cet article s’étend en ligne
grâce à la complicité de Théo Abadon.